Les Rues d’Aix – Rue de Mule Noire


Les Rues d’Aix
ou recherches historiques sur l’ancienne capitale de Provence
par Roux-Alpheran en 2 tomes 1848 et 1851
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RUE DE LA MULE NOIRE

N parlant de la rue du Collége nous avons raconté les circonstances du meurtre de Luguet, de Marseille, qui fut assassiné dans l’hôtellerie du Petit-Paris, par six hommes masqués, déguisés en pénitents noirs. 1 Voici un autre exemple qui prouve que nos pères n’y allaient pas de main morte, lorsqu’ils croyaient que le ministère voulait toucher aux priviléges et à la constitution du bon pays de Provence.
Au mois d’octobre 1647, le parlement d’Aix avait été rendu semestre, c’est-à-dire qu’un nouveau corps de magistrature avait été créé pour exercer souverainement la justice pendant six mois de l’année, tandis que les anciens officiers ne devaient plus l’exercer que pendant les autres six mois. Ce tribunal devint bientôt odieux à la majorité des Provençaux, qui employèrent tous les moyens pour empêcher que les offices n’en fussent remplis, parmi lesquels le plus efficace leur parut être celui d’intimider les personnes qui voudraient se faire pourvoir de ces nouvelles charges. 2
Philippe Gueidon, avocat du roi à la sénéchaussée de Marseille, fut celui qui fut choisi pour servir d’exemple aux autres. Ce malheureux avait acquis un office de conseiller au parlement semestre, et venait se faire recevoir, lorsque le jour de Saint-Joseph, 19 mars 1648, s’exécuta le complot qui avait été médité contre lui. Gueidon était logé à l’hôtel de la Mule, qu’on a nommé depuis de la Mule-Noire, parce qu’une autre auberge de la Mule-Blanche avant été établie au faubourg, il fallut les différencier un peu mieux. Celui de la Mule-Noire existe encore au coin de la rue du même nom dont nous parlons, en tournant dans celle de La Cépède. La plupart des officiers du régiment de Provence, alors en garnison à Aix, y logeaient aussi, notamment le commandeur de Castellane-Montmeyan, colonel de ce régiment, de même que le baron de Mont-Saint-Jean, gentilhomme bourguignon, qu’un procès avait attiré en cette ville.
Sur les sept heures du soir, une trentaine de conjurés s’assemblent dans la maison du conseiller de Lombard-Gourdon, depuis marquis de Montauroux, mort, doyen du parlement, en 1692. Cette maison était située dans la rue du Grand-Boulevard ou de la Plate-Forme, parallèle à celle de la Mule-Noire, et ses remises s’ouvraient dans celle-ci, tout près de l’auberge en question. Douze hommes, le visage couvert d’un masque, entrent dans la salle à manger lorsqu’on soupait, tandis que les autres s’emparent de toutes les issues ; ils couchent en joue les convives en s’écriant : – Le premier qui branle est mort ! -Et au même instant deux autres masques s’avancent de Gueidon et le percent, l’un, d’un coup de baïonnette, l’autre, d’un coup de pistolet. Gueidon tombe sous la table baigné dans son sang, et ne meurt cependant que quelques jours après, en pardonnant à ses meurtriers.
Ceux-ci, effrayés de leur crime plus que de la contenance des assistants qui étaient dépourvus de leurs armes, s’enfuirent précipitamment. Un d’eux perd connaissance, et ses complices allaient le jeter dans un puits voisin, lorsque le mouvement qu’on fit pour cela le fit revenir à lui. D’autres, laissent tomber une épée et deux pistolets, qui furent reconnus le lendemain par l’armurier qui les avait vendus. Une procédure fut commencée, et le cadet d’Estienne Vaillac fut emprisonné, puis traduit au château de Tarascon. Mais le parlement exigea sa mise en liberté, après la journée de Saint-Sébastien 3 et la révocation du Semestre. Ce jeune homme avait servi dans le régiment de Vaillac, d’où lui venait le surnom sous lequel il était distingué de ses frères. Il fut tué, au mois de juin suivant, avec bien d’autres cadets d’Aix, à la Journée du Val, où les troupes du parlement furent battues et mises en fuite par celles du comte d’Alais, gouverneur de Provence. 4
C’est ainsi que, pendant un grand nombre d’années, notre pays fut divisé par les factions, et que d’horribles assassinats se commirent impunément, non pas seulement à Aix, mais dans bien d’autres lieux de la province.

L’avant-dernière maison de l’île qui fait face à l’hôtel de la Mule-Noire, à droite en montant à la Plate-Forme, appartenait, avant la révolution, aux Félix, Barons d’Ollières, seigneurs de Saint-Maime et de Dauphin. C’est là qu’était né, au mois de décembre 1751, M. Jean-Baptiste-Louis-Philippe de Félix, connu d’abord sons le nom de comte de Saint-Maime, ensuite sous celui de comte du Muy, colonel du régiment de Soissonnais, infanterie ; puis, maréchal de camp avant 1789. Héritier de la grande fortune de ses parents, le marquis et le maréchal du Muy, comme nous le dirons plus bas, 5 on attribue à la crainte de compromettre cette fortune le parti qu’il prit d’embrasser les nouveaux principes de cette époque. Il n’émigra point, continua de servir dans les armées, et en 1798 il suivit le général Bonaparte dans son expédition en Egypte. S’il y fût resté quelques mois de plus, il fût devenu général en chef de l’armée française en Egypte, comme le plus ancien général de division, à la mort du général Kléber auquel succéda le général baron de Menou. Mais M. du Muy avait voulu revenir en France et suivre la fortune de Bonaparte. Celui-ci, devenu empereur, lui confia le gouvernement de la Silésie, après la conquête de cette province, et le fit ensuite commandant de la huitième division militaire dont le chef-lieu est établi à Marseille, où il se fit aimer et estimer, pendant longues années, par sa prudence et sa loyauté dans les temps les plus difficiles. Franchement revenu aux Bourbons en 1814, le roi Louis XVIII le créa pair de France l’année suivante, et il mourut à Paris le 5 juin 1820, ne laissant point d’enfants. Le général comte du Muy fit héritier de ses grands biens M. Ferdinand-Joseph-Marie de Félix, son parent assez éloigné, alors enfant, actuellement résidant et marié à Marseille, né à Aix en 1807 ; en quoi il se conforma religieusement aux intentions de ses propres bienfaiteurs, qui étaient que leur fortune se perpétuât de mâle en mâle dans la maison de Félix.

1 Ci-dessus pag. 22. – Les mémoires d’Antoine Félix, de Marseille, que nous avons cités à l’occasion de Luguet, rapportent encore l’anecdote suivante :  » 8 juin 1639. Le nommé Saint-Germain, huyssier du conseil, qui exploite les nouveaux esdicts, a esté tué à Arenc et de là jeté dans la mer. Le sieur André Venture, second consul, fit faire cette exécution, M. de Nans estant pour lors à Aix, qui s’en donna néanmoins apprès toute la gloire  » M. de Nans (César de Lacetta) était, cette année-là, premier consul de Marseille, et trouvait glorieux de faire jeter à la mer un homme porteur des ordres du roi, qui ne s’accordaient pas avec les intérêts du pays, quelquefois même, il faut l’avouer, avec ceux des personnages influents qui étaient à la tête des affaires. Tel était alors le caractère de ces hauts personnages, bien différents en cela de nos honorables administrateurs actuels. Retour

2 Voyez au 1er vol., pag. 48, 55, 56, 57, 60, 426 et suiv. Retour

3 Voyez notamment au 1er vol., pag. 426 et suiv. Retour

4 Voyez au 1er vol., pag. 56 et 57. Retour

5 Voyez ci-dessous, rue Saint-Michel. Retour