Les Rues d’Aix – Rue du Bon Pasteur supérieure


Les Rues d’Aix
ou recherches historiques sur l’ancienne capitale de Provence
par Roux-Alpheran en 2 tomes 1848 et 1851
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PARTIE SUPERIEURE

DE LA RUE DU BON PASTEUR

A partie supérieure de cette rue s’appelait anciennement la rue du Puits-Chaud (doou Pous-Caoud ou Putei-Calidi), à cause d’un puits alimenté par une source d’eau thermale, qui se trouve vers le coin de l’église bâtie, peu après le concordat de 1801, par les religieuses Carmélites, sur l’emplacement de celle de l’Oratoire, qui a été démolie pendant la révolution.
La rue des Guerriers et la rue Venel viennent aboutir près de là, dans celle du Puits-Chaud, et c’est dans l’entre-deux de ces rues qu’eut lieu, vers l’an 1476, l’horrible exécution dont nous allons parler, et que la tradition nous a conservée, ainsi que les chroniques du temps.
Un juif, qui se nommait, dit-on, Léon Asturg, se permit de proférer des blasphèmes injurieux contre la sainte Vierge. Le roi rené, qui faisait dans ce temps-là sa résidence habituelle à Aix, en fut informé et fit mettre Asturg en prison, où il lui envoya des docteurs en théologie, chargés de le catéchiser et de lui faire reconnaître son erreur. Mais le juif fut inébranlable, et continuant ses sacrilèges imprécations, René se vit forcé de le livrer au bras séculier. Son procès fut bientôt fait, et, par sentence du viguier, il fut condamné  » à estre despouillé tout nud sur ung eschaffault dressé au droit de sa maison, et là estre escorché tout vif.  » 1
La sentence fut aussitôt publiée à son de trompe, et l’exécution fixée à l’après-midi du même jour. Les autres juifs en ayant été instruits, s’assemblèrent incontinent pour aviser aux moyens de parer le coup ;  » et ne sceurent trouver meilleur que le conseil d’un des plus anciens de la synagogue, lequel leur dict : messeigneurs, le meilleur moyen que je voye pour sauver de mort nostre frère, c’est que le roy de Sicile nostre prince (ainsi comme j’ay entendeu ), n’est pas pour ceste heure fort pécunieux, et pour ce je suis d’advis que l’on le requière de pardonner à nostre homme, et que pour ce faire nous luy présentions vingt mille fleurins, et a trois ou quatre de ses plus privez et familliers a chascun mille a douze cens pour a ce l’induyre.  »
Cet avis ayant prévalu, une douzaine de juifs des dus apparents, se rendent auprès du roi, et lui offrent la somme s’il veut pardonner à Léon Asturg. Mais René, indigné de la proposition, leur tourne le dos, et passe dans sa chambre où étaient réunis quelques courtisans :  » Or ça, gallans, leur dit-il en souriant, il ne tient qu’a moy que je n’ay vingt mille fleurins ; je les viens de reffuser.  » Il leur raconte alors ce qui s’est passé et. leur demande leur avis.  » Et tous les seigneurs là présents (les quelz peult estre estant ja corrompus par pécune), furent d’oppinion qu’il devoit prendre ces fleurins, et laisser aller le paillard au dyable. Comment, dist, le bon roy, vous vouldriez donc que je laissasse en arrière les injures qui, par ce traystre , ont été dictes de la mère de Dieu, et que je en vendisse la pugnition ? Certes, si ainsi estoit je serois mauvais justicier ; et combien que pour le présent je aye de très urgens affaires pour lesquelz mettre a fin ceste pécune me seroit très nécessaire, touteffois aimeroys-je mieulx en avoir perdut dix fois autant, que ma bonne maistresse ne fust vengée. A Dieu ne plaise qu’il soit dict d’homme, ne escript en cronique que ung si énorme crime soit demeuré de mon regne impugny.
Les courtisans se turent alors.  » Mais se trouva ung d’eulx qui eut ung peu l’esprit plus vif que aultres, lequel dist au roy : Sire, ces juifs sont mauvais paillards, et ont bien desservy d’estre taxés en quelque grosse amende d’avoir prins la hardiesse de requérir que vostre juste sentence fust révocquée. Si vous prie qu’il vous plaise me commander que je fasse la réponse pour vous, et je espère a l’ayde de Dieu tant faire que vous en serez tout content.  »
Le roi René lui ayant donné toute liberté, ce courtisan, que Pitton dit être Jean de Matheron, ami du prince et son compère, alla trouver les malheureux juifs qui attendaient la réponse du roi, et, les regardant avec, un visage austère, il leur dit : Beaulx seigneurs, le roy nostre sire et son conseil ne se peuvent assez esmerveiller de la présumptueuse audace qui vous a meu luy requérir de pardonner un si execrable crime à vostre compaignon, veu que vous mesmes le deussiez avoir pugny ; car il est dit en vous souffrant habiter entre les chrestiens, que aucun de vous ne doit mesdire de nostre seigneur Jesus-Chritz, ne de sa glorieuse mère. Parquoy le roy et son conseil ont jugié et sentencié par arrest que vous mesmes escorcherez le malfaicteur.
De ceste sentence furent les juifs si estonnés que peu faillir qu’ilz pasmassent de dueil, et se prindrent a regarder l’ung l’aultre moult piteusement, comme ceux qui mieulx eussent aymé mourir que de faire telle exécution. Parquoy pour trouver moyen d’en eschapper, ilz firent tant qu’ilz practiquèrent cinq ou six des mignons auxquelz ilz firent grans presens pour estre intercesseurs pour eulx a ce qu’il pleust au roy qu’ilz ne fissent point ceste exécution, et qu’ilz donneroient la somme de vingt mille fleurins que par avant ilz avoient offerte pour a leur homme sauver la vie.
Le roy par ces mignons adverty de l’industrie de son homme, qui a ce les avoit condampnés, en fut assez content et lui ensceut bon gré, et receut la pécune promise pour quicter les juifs d’exécuter le criminel ; lesquelz se tenoient heureux d’en estre eschappéz ainsi. Et a l’après disner du jour fist exécuter sa sentence sur le malheureux juif qui fust vif escorché par aucuns gentilz hommes masquez, lesquelz pour venger les parolles injurieuses contre la glorieuse mère de Dieu profférées, voulurent par bon zèle estre exécuteurs de la sentence. Et ainsi misérablement expira le malheureux juif, persévérant jusques a la mort en sa dampnée obstination.  »
De Haitze assure dans son histoire manuscrite de la ville d’Aix, que pour perpétuer souvenir de cette exécution, une colonne fut élevée sur le lieu même où la scène s’était passée. Il n’y a pas quarante ans, en effet, qu’on voyait encore contre le mur de l’église de l’Oratoire, un tronçon de colonne de granit, et c’est peut-être ce que de Haitze a pris pour les restes ru monument dont il parle. Quoi qu’il en soit, rien de plus véritable que le fait. de cette exécution, et il est difficile, sans doute de justifier la mémoire du roi René de la tache que cette barbarie imprime sur son regne. Mais en se reportant au temps où il a vécu, on reconnaîtra que ce prince, d’ailleurs si bon et si éclairé, céda, en grande partie, aux exigences de son siècle. Quant à la supercherie faite aux juifs pour leur extorquer les vingt mille florins, il est moins aisé de l’en justifier. Mais cette dernière anecdote est-elle bien certaine ? C’est ce dont il est très permis de douter. Nous ne dirons rien de ces gentilshommes qui voulurent faire l’office du bourreau. Le lecteur en pensera ce qu’il voudra.
L’église de l’Oratoire, dont nous parlerons plus bas, avait été bâtie, en 1638, sur le coin occidental de cette rue, le long de celle des Guerriers, et fut abattue en 1799. 2 Elle renfermait une infinité de beaux tableaux dont quelques-uns sont encore conservés dans nos églises qui étaient dus aux pinceaux de Daret, de Mignard d’Avignon, de Rodolpho Zyeglart 3 et autres. Sur l’un, des côtés de la cour intérieure était une chapelle dont tous les tableaux étaient de Daret. Les connaisseurs admiraient surtout une sainte famille peinte sur le plafond, la galerie qui régnait autour de la Sainte-Famille et la draperie représentée au-dessus de l’autel.
Le savant canoniste, Jean Cabassut, prêtre de l’Oratoire, né à Aix en 1604, mourut dans cette maison le 25 septembre 1685. Il était d’une si grande simplicité, qu’il ne connaissait pas, dit-on, la valeur des pièces de monnaie ; mais son savoir dans le droit canon était immense. Le cardinal Grimaldi, archevêque d’Aix, l’avait emmené avec lui à Rome, en 1660, 4 et Cabassut s’acquit, pendant dix-huit mois de séjour qu’il fit dans cette capitale, l’estime de tous de tous les savants d’italie. Il y recueillit les matériaux des ouvrages qu’il publia depuis et dont on trouve la liste dans tous les dictionnaires biographiques.

1 Tous les passages précédés de guillemets, sont copiés mot à mot de l’histoire agrégative des annales et chroniques d’Anjou, par Jehan de Bourdigné, imprimée à Paris, 1529, in-f°, en caractères gothiques, feuillet CLXXI et suivants. -Voyez aussi Pitton, Histoire d’Aix, pag. 240 ; et de Haitze, Histoire d’Aix, mss, livre V, § 42. Retour

2 Les religieuses Carmélites ont bâti leur église sur les ruines de celle de l’Oratoire ; mais celle-ci se dirigeait du midi au nord, et celle de ces Dames va du levant au couchant. Retour

3 Ce peintre était natif de Reinsfeld en Allemagne, et s’était fixé à Aix, ainsi qu’il est dit dans ses lettres de naturalisation, enregistrées, en 1653, à la cour des comptes, reg. arrogantia, f° 266. Nous ne doutons pas que ce ne soit le même que celui dont parlent MM. de Saint-Vincens, Porte, Maurin, etc., sous le nom de Egliéser ou Eliéser et qu’ils disent Flamand ; du moins ne connaissons-nous aucun artiste portant l’un de ces derniers noms. Retour

4 Le cardinal, craignant un refus de la part du père Cabassut, lui fit accroire qu’ils allaient faire une promenade dans la vile en voiture, et lui confia, seulement à une lieue d’Aix, son dessein de l’emmener avec lui. Le même cardinal Grimaldi avait un intendant nommé Bonnet. – Monsieur Bon-né, lui dit-il un jour, votre compte n’est, ni bon ni !. – Il lui légua cependant, par son testament, un tableau de sa galerie représentant saint Sébastien, que nous avons tout lieu de croire être le même que celui que nous possédons. Ce tableau est de Finsonius. Retour