Les Rues d’Aix – Rue d’Italie


Les Rues d’Aix
ou recherches historiques sur l’ancienne capitale de Provence
par Roux-Alpheran en 2 tomes 1848 et 1851
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RUE D’ITALIE

ETTE rue, l’une des plus populeuses et des plus passagères de la ville, est bâtie sur l’Emplacement qu’occupait anciennement le chemin public conduisant à Saint-Maximin et à Toulon. On l’appela d’abord la rue Saint-Jean et quelquefois de la Porte-Saint-Jean. Après les glorieuses campagnes des armées françaises en Italie, sous le commandement de Bonaparte, en 1796 et années suivantes, on lui donna le nom de rue d’Italie, pour éterniser le souvenir des exploits du jeune héros.
Avant qu’elle n’eût été renfermée dans la ville, il existait là un faubourg où se trouvaient plusieurs hôtelleries, soit à la droite, soit à la gauche du chemin, telles que celles de Saint-Eloy, du Grand-Hiver et autres. C’est dans l’une d’elles que fut constitué prisonnier, en 1582, le capitaine Anselme, d’Avignon, suspecté de haute trahison envers le roi Henri III.
Anselme s’était distingué au siége de La Rochelle en 1573, et le roi lui avait confié le commandement de son infanterie dans le marquisat de Saluces, sous le maréchal de Bellegarde. Celui-ci ayant voulu se rendre indépendant de l’autorité royale dans ce marquisat, mourut empoisonné en 1579, et Anselme qui l’avait aidé dans sa conspiration s’enfuit précipitamment à Avignon. Ce n’est point ici le lieu de parler de cette téméraire entreprise de Bellegarde, sur laquelle le savant M. Secousse, de l’académie des inscriptions et belles-lettres, a publié un mémoire historique et critique curieux et intéressant. 1
Anselme continua dans sa retraite, de donner quelques ombrages au roi. On l’accusa de s’être lié sourdement avec les mécontents qui étaient fort nombreux en Provence et d’avoir voulu autrefois livrer Avignon au maréchal de Bellegarde ; ayant résolu de se disculper de ce soupçon, il fit demander par le chevalier de Crillon, au grand-prieur de France Henri d’Angoulême, gouverneur de Provence, un sauf-conduit pour venir le voir aux cabannes de Berre, où le grand-prieur se trouvait en ce moment. Celui-ci répondit qu’il se rendrait le jeudi suivant à Salon où Anselme pourrait venir en toute sûreté. Ce même jour jeudi, le prince reçut une lettre du roi qui lui donnait ordre de se défaire de cet homme turbulent et dangereux ; aussi, ayant attendu vainement le coupable tout le jour, il partit le lendemain pour Marseille, paraissant ainsi ne pas manquer à sa parole. Anselme ne le trouvant plus à Salon, courut après lui, et passant à Aix, il fut arrêté par le colonel Alphonse Ornano, assisté du viguier et des consuls. On le fit partir sur le champ pour le Château-d’If, près de Marseille, où un nommé le Picard, valet de chambre du grand-prieur, conduisit un forçat turc qui, sans autre forme de procès, étrangla le malheureux prisonnier. On jeta son corps par la fenêtre en publiant qu’il avait voulu s’évader et tout fut fini. 2
Cette cruelle exécution excita néanmoins bien des murmures, et le roi, pour les faire cesser, adressa des lettres-patentes au parlement, datées du mois de décembre 1582, et enregistrées le 10 janvier suivant, par lesquelles il imposa silence au procureur-général et à tous autres, à ce sujet. Si M. Secousse et son continuateur avaient connu cette pièce, ils l’auraient sans doute publiée. La voici telle que nous l’avons copiée sur les registres du parlement, déposés au greffe de la Cour royale de cette ville. 3 Nous en conservons l’orthographe qui nous paraît celle du greffier qui l’a transcrite, plutôt que l’orthographe de la chancellerie de France.
 » HENRY, par la grace de Dieu, roy de France et de Pollongne, comte de Prouvence, Forcalquier et terres adjacentes, à tous présents et avenir sallut. Aulcunes très nécessaires et très importantes occasions que nous réservons à nous-mêmes pour le bien de nostre estat et particulièrement qui concernoyent la conservation et seureté de nostre pays de Prouvence et des villes et places d’icelluy, nous ont raisonnablement meus à commander et enjoindre très expressément à nostre très cher et très amé cousin 4 le grand-prieur de France, gouverneur et nostre lieutenant-général en nostre pays de Prouvence, se saisir de la personne du feu capitaine Anselme, lequel accompaigné de très grande ingratitude et meschancetté, au lieu de recognoistre nostre singulière faveur et bénignité de laquelle nous avoist pleu user en son droict, obliant ses actes pernitieux et trahisons notoires et qui ont tant apporté tant de dommaiges à nostre estat, s’estoyt plongé de plus en telles meschancettés comme il nous est deubement et clairement appareu qu’il perséveroyt obstinément et estoyt sur le point et éxécution de ses dernières trahisons et dessaings très pernitieux et intollerables, de manière qu’il a esté plus que nécessaire et avons commandé de le faire arrester et chastier promptement ainssins qu’il a esté de naguieres en nostre Chasteau-d’If-lez-Marseille dont nous avons contentement ; et combien que telle action sou appreuvée de nous et tous gens de biens et ne soyt aulcunement besoing que nous rendions aultre tesmoignaige en cest endroict, néantmoings a ce qu’il n’y ayt aulcung doubte de nostre dernière intention et qu’ores et à l’advenir elle soyt de plus en plus notoyre à ung chascung, avons dict et disons par ces présentes que la prinse et éxécution dudit capitaine Anselme a esté faicte comme dict est de nostre très exprès commandement et ordonnance, déclairant que nostre dict cousin le grand-prieur et lieutenant-général, le sieur Alphonse d’Ornano, colonnel des Corses, le viguier et consuls d’Aix, et tous ceulx qui soubs luy s’en sont entremis, ont le tout faict en obeyssance et exécution de nostre dict très estroyt commandement et ne pouvoient ny debvoyent aultrement faire sur peyne de nostre rigoureuse indignation, à l’occasion de quoy nous les avons ores et pour l’advenir entant que besoing seroyt quittés et deschargés à pur et à plain, quittons et deschargeons par ces présentes signées de nostre main de tout ce que leur pourroit estre… au contraire pour le faict dessus dict circonstances et dépendances ; imposant silence perpétuel tant à nostre procureur-général que tous aultres, comme pour faict d’estat dont le commandement et éxécution est émané de nostre personne pour le bien d’icelle et de nostre dict estat, sans que aulcun autre en puisse ne doibve entrer en cognoyssance. Sy donnons en mandement, etc. Donné à Paris, au mois de décembre, l’an de grâce mil cinq cent quatre-vingt et deux et de nostre règne le neufviesme. Signé HENRY, et sur le reply, par le roi, comte de Prouvence, de Neufville, et scellées du grand sceau de cire verte à lacs pendants de soye verte et rouge. « 

Nous avons dit en parlant de la rue du Louvre, qu’au coin à droite en entrant dans ladite rue et par conséquent à gauche de celle d’Italie, existait autrefois la chapelle de Notre-Dame des Anges, démolie en 1750.
Elle avait été donnée aux Pères Servites en 1515, avec quelques terres comprises actuellement en forme de triangle, entre les deux rues que nous venons de nommer et celle du Roi. Lorsque l’empereur Charles-Quint vint en Provence en 1536, à la tête de l’armée qui devait, disait-il, conquérir la France, le couvent que les Servites avaient construit fut abattu ainsi que leur chapelle de Notre-Dame des Anges comme pouvant servir de fortifications à l’ennemi, et après la retraite de l’empereur, la ville voulant dédommager les religieux de l’établissement qu’elle leur avait enlevé pour sa sûreté, leur remit l’ancien hôpital Saint-Antoine, situé dans l’intérieur de la cité. 5 La chapelle seule de Notre-Dame des Anges fut rebâtie peu après cette époque pour subsister encore pendant environ deux siècles.
Les habitations voisines de cette chapelle ayant considérablement augmenté après la cessation des troubles de la Ligue, il fut question, en 1615, de renfermer ce faubourg dans la ville, ainsi que l’église de Saint-Jean ; mais plusieurs oppositions ayant eu lieu, notamment de la part d’Anne de Naberat , prieur de Saint-Jean, 6 ce projet demeura sans exécution et ne fut repris que trente ans plus tard, lors du neuvième agrandissement qui nous occupe, et nous poursuivrons la revue de la rue d’Italie telle qu’elle existe depuis cet agrandissement.

Vers le centre de sa ligne orientale et presque en face de l’entrée de la rue Cardinale, est une petite maison à deux croisées de façade seulement, portant le n° 33, à jamais recommandable par la naissance d’un saint confesseur de la foi de Jésus-Christ, qui y vit le jour le 20 octobre 1740.
Jean-François-Xavier Roux, duquel nous allons parler, était fils de Jean-Michel Roux, maréchal-ferrant, et de Marie-Thérèse Tassy ou Taxis, car ce dernier nom est écrit indifféremment d’une ou d’autre manière dans les actes de cette famille. Destiné de bonne heure à l’état ecclésiastique, il fit sa profession religieuse dans le couvent des Augustins réformés de cette ville, qui occupaient, avant la révolution, l’ancien ermitage de Saint-Pierre, situé à quelques cents pas hors la porte Saint-Jean, au midi du bâtiment des casernes. C’est alors qu’il prit le nom de Père Régis, en l’honneur du Saint auquel il avait une grande dévotion. Après avoir été supérieur de son couvent, il fut élu provincial de son ordre et il en exerçait les fonctions au moment de la révolution. S’étant refusé à prêter le serment prescrit par la constitution civile du clergé, décrétée par l’assemblée nationale constituante, et tous les ordres religieux ayant été supprimés, le P. Régis se retira à Lyon où il espérait se mettre à couvert des persécutions qui le menaçaient dans sa patrie. Après le siége mémorable que cette ville soutint contre les républicains, en 1793, il fut rencontré dans les rues de Lyon par un jeune homme d’Aix dont il connaissait les parents et à qui il avait fait faire sa première communion quelques années auparavant. Ne pouvant se flatter de n’en être pas reconnu malgré son changement de costume, il l’aborda amicalement et s’étant informé de sa santé et de celle de toute sa famille, il lui offrit les secours pécuniaires dont il pouvait avoir besoin.
Loin d’être touché de l’accueil cordial qui lui était fait, le malheureux jeune homme, égaré par la fièvre révolutionnaire qui faisait alors délirer la plupart des têtes, courut aussitôt dénoncer le P. Régis comme prêtre réfractaire et le jour même le saint, ecclésiastique fût emprisonné.
Quelques amis que son caractère doux et honnête lui avait fait à Lyon, s’intéressèrent à son sort et parvinrent à obtenir de la commission révolutionnaire qui envoyait chaque jour tant d’innocentes victimes à la mort, que le P. Régis serait relâché si, lors de son interrogatoire qu’on promettait de ne pas pousser bien loin, il voulait répondre qu’il n’était pas prêtre et qu’il ne l’avait jamais été. Les amis vinrent dans sa prison lui faire part de cet expédient qui seul pouvait le sauver mais il se refusa courageusement à de pareilles offres, déclarant que jamais il ne renierait la foi de Jésus-Christ, et qu’il préférait la mort à la damnation éternelle.
En effet, ayant été traduit devant le tribunal, le dimanche 15 décembre 1793, et le président lui ayant demandé quelle était sa profession, il répondit d’une voix ferme qu’il était prêtre, se bornant à établir sa défense sur ce que les lois ne punissaient de mort que les prêtres qui, ayant refusé le serment et étant sortis de France, y seraient rentrés. Tout fut inutile ; il fut condamné et le lendemain sa tête tomba sous le fer des bourreaux. 7
Ramené dans les prisons après sa condamnation, il avait écrit à son frère, avocat à Aix, 8 la lettre qu’on va lire et que nous avons copiée sur l’original que sa famille conserve religieusement. Ce frère qui n’est mort qu’en 1820, était alors fugitif comme la plupart des honnêtes gens qu’on n’avait pas emprisonnés; c’est pourquoi la lettre porte l’adresse de la dame Passot, leur sœur.

 » Mon cher, je préfère donner la nouvelle glorieuse de ma mort prochaine, à vous, mon bon ami, qu’à tout autre, et je préfère vous l’annoncer moi-même que si vous l’appreniez par tout autre. Oui, mon cher, ce ne sera pas une mort pour moi, mais un commencement de vie, et j’espère que Dieu acceptera mon sacrifice, sacrifice que je fais bien généreusement. C’est uniquement pour n’avoir point prêté de serment, ni le premier, ni le second, que je suis condamné, contre les loîx même existantes, puisque la peine de mort n’étoit prononcée que contre les fonctionnaires publics qui étant sortis du royaume y rentreroient, et que la peine de la déportation étoit infligée à ceux qui refuseroient le second. Je n’ai pas porté les armes ni ne me suis point troublé dans la ville rebelle pendant tout le temps du siége. Je me suis bien défendu. J’ai cité les décrets, on n’a rien voulu entendre. Nous nous trouvons cinq prêtres condamnés dans cette fournée et j’espère avec impatience le jour de demain pour consommer mon sacrifice. Je vous exhorte, mon cher, par l’amitié que vous avez pour moi, et en même temps toute la famille, de vous réjouir et non de vous attrister de ma mort. Elle m’honnore et vous honnorera tous. Adorons les décrets de la divine providence. Je serois au désespoir d’avoir mérité la mort par mon imprudence. Je n’ai rien à me reprocher. C’est ici pour moi un baptême de sang. Il achèvera, je l’espère, d’expier mes fautes et mes pêchés. Je vous promets que je ne vous oublierai point devant Dieu, tous tant que vous êtes. Je vous dis donc les derniers adieux, à vous, à toute la famille et à tous mes amis. Bon soir, je vous embrasse.
Ville-Affranchie, 25 frimaire an II de la Rép. franç.
J’espère qu’on vous fera passer l’argent qui me reste. Il est en bonne main.  »
Sur l’adresse, il est écrit de la même main du P. Régis :
 » A la citoyenne Passot, rue des Cordeliers à Aix, département des Bouches-du-Rhône.  »
On voit encore sur l’adresse le timbre de la poste.
On sait que lorsque Lyon fut pris par l’armée républicaine, la Convention nationale décréta que cette ville porterait désormais le nom de Ville-Affranchie, puis celui de Commune-Affranchie. On sait aussi que, suivant le calendrier républicain, le 25 frimaire de l’an II correspondait au 15 décembre 1793. Le P. Régis, en adoptant cette dénomination de Ville-Affranchie et la date de frimaire, avait en vue de ne point compromettre sa sœur, dans le cas où sa lettre étant décachetée à la poste, les mots de décembre et de Lyon auraient suffi pour faire emprisonner, comme suspecte, la personne à qui elle était adressée, peut-être même pour la faire envoyer à la mort ; car à cette époque de la terreur, la prison ou l’échafaud ne tenaient pas plus qu’à cela.

En avançant sur la même ligne, vers la porte Saint-Jean ou d’Italie, en face de la rue Longue-Saint-Jean, est située la maison où est né, le 19 juin 1805, Joseph-Marius Ramus, habile statuaire, qui, jeune encore, jouit à Paris d’une réputation justement méritée. Feu M. le comte de Forbin, son compatriote, directeur des Musées Royaux sous la restauration, disait de lui, il y a plus de vingt ans :  » Marseille a son illustre Puget nous pourrons avoir le nôtre dans ce jeune homme, s’ il veut se donner de la peine.  » M. Ramus est l’auteur des deux belles statues en marbre de MM. Portalis et Siméon inaugurées au mois de novembre dernier en avant du Palais de Justice d’Aix, et dont l’exécution ne peut qu’ajouter à la réputation de cet artiste. Il était présent à la cérémonie, au milieu de tous les descendants actuellement vivants de ces illustres Provençaux, venus expressément de Paris pour y assister.

En 1651, le marquis d’Aiguebonne de la maison d’Urre, fut envoyé par le roi pour commander en Provence en absence du comte d’Alais, gouverneur, qui avait été rappelé à la cour à la suite des troubles du Semestre. Le comte de Carces, Jean II de Pontevès, était alors grand-sénéchal et lieutenant de roi en Provence ; mais il avait été mandé également à la cour et il se trouvait suspendu de ses fonctions. Jaloux de la commission donnée au marquis d’Aiguebonne et craignant pour sa propre autorité, il part en poste sans prendre congé du roi et arrive à Aix avant le marquis qui avait fixé sa résidence à la Tour-d’Aigues. Celui-ci veut enfin faire son entrée solennelle à Aix, ce qui donne lieu à des contestations et à des négociations dont le parlement se mêla et dont on peut lire les détails dans Papon 9 et quelques autres historiens du pays. Cependant le marquis se détermine à entrer dans Aix le 6 novembre, entouré de ses gardes. Arrivé à la porte de la ville, des cris se font entendre : arrête ! arrête ! et l’un des gardes est étendu par terre d’un coup de fusil. Ne se voyant pas en force suffisante, il se retire alors et va coucher à Roquevaire. Le gouvernement était trop faible à cette époque et l’affaire en resta là, la commission du marquis d’Aiguebonne ayant été révoquée au mois d’août de l’année suivante.

Lorsque le maréchal de Villars fit sa première entrée à Aix le 22 mars 1716, comme gouverneur de Provence, les consuls et assesseur, précédés de la compagnie des marchands, tous à cheval, allèrent à sa rencontre jusqu’à l’extrémité du territoire, et le parlement envoya au-devant de lui une députation composée de six de ses membres aussi à cheval et en robes noires, escortée par une cavalcade de plus de cent gentilshommes et par les cinq compagnie des arts et métiers, laquelle s’arrêta à la chapelle de Saint-Laurent, maintenant détruite et qui était située un peu au delà du couvent des Minimes, sur la route d’Avignon. Là le maréchal descendit de carrosse, les députés du parlement et les consuls mirent pied à terre et après quelques compliments de part et d’autre, tous ayant repris leurs places, le cortège vint entrer par la porte Saint-Jean où les consuls et assesseur étant de nouveau descendus de cheval, offrirent au gouverneur les clefs de la ville et le dais qu’il refusa. On alla, de là, directement à Saint-Sauveur, et après les prières d’usage, le maréchal se rendit à l’hôtel d’Eguilles où son logement avait été préparé. Le parlement en corps vint l’y voir aussitôt, escorté par la maréchaussée et fut reçu à la grande porte cochère par le capitaine des gardes et sur le seuil de la porte de l’hôtel par le gouverneur lui-même. Tous étant entrés dans l’appartement de celui-ci ; le premier président le harangua au nom de la cour, à quoi il répondit fort obligeamment et reconduisit ensuite la compagnie jusqu’en dehors de la porte de la rue. Le 26 du même mois, il rendit la visite au parlement rassemblé au palais où il fut reçu sur le perron par des commissaires de la cour. Entré dans la grand’chambre avec les consuls et assesseur et son capitaine des gardes, il prit la place du doyen et fit son compliment à la compagnie. Le premier président ayant répondu, il fit observer aux membres qui étaient les plus proches de lui, qu’au parlement de Paris, lorsqu’un duc et pair entrait, les autres ducs et pairs se levaient, ce qu’on n’avait pas fait à son arrivée. –  » Oui, lui dit-on ; mais les ducs et pairs se lèvent seuls et par courtoisie ; tandis que les présidents et les conseillers ne se lèvent pas.  » Il en convint et son observation n’eut pas de suite.10
La cour des comptes, aides et finances étant allée aussi le complimenter. –  » Vous avez vu beaucoup de choses, monsieur le doyen, dit le maréchal à Philippe de Meyronnet, conseiller depuis 1656. – Jamais rien d’aussi grand que vous, monseigneur, répondit celui-ci.  » La tradition porte également que dans sa première harangue au maréchal, l’assesseur d’Aix l’ayant comparé au grand Vendôme son prédécesseur au gouvernement de Provence, et ayant rappelé que celui-ci avait refusé le présent de vingt mille livres que les Etats du pays lui avaient offert lors de sa première entrée, le nouveau gouverneur lui répondit: –  » Ah ! monsieur, que parlez-vous de M. de Vendôme ! vous savez bien que c’était un homme inimitable.  » Aussi reçut-il, eu temps et lieu, le présent d’usage.

Sur la ligne occidentale de la même rue d’Italie, se termine le chœur de l’église Saint-Jean, masqué en partie, il est vrai, par une chétive maison qui fait face à la rue du Roi. Au-dessous, en arrivant par la porte de la ville, est une autre maison assez vaste, attenante à la sacristie de l’église et qu’on a coupée en deux parties inégales occupées aujourd’hui, l’une et l’autre, par des artisans.
C’était là l’ancien manoir des prieurs et des prêtres de Saint-Jean, avant que le prieur Viany eût fait construire, en 1671, la belle maison prieuriale qui leur a servi de demeure jusqu’à la révolution, dans la rue Cardinale.
Cette ancienne maison dont nous parlons, 11 avait été rebâtie, vers 1540, par le prieur Valentin Dubois, après l’irruption de l’empereur Charles-Quint en Provence, lors de laquelle la demeure des prieurs et le bourg Saint-Jean avaient été démolis. Elle était bordée au levant par le grand chemin et avait la vue de l’autre côté sur l’enclos de Saint-Jean, qui se terminait au midi vers le rempart actuel et au couchant vers la rue du Cheval-Blanc ou de la Monnaie, d’où il contournait dans la rue du Bœuf pour venir rejoindre le cimetière situé au nord de l’église.
La reine Marie de Médicis, fille du grand duc de Toscane, étant venue en France en 1600, pour épouser Henri IV, débarqua le 3 novembre à Marseille, où des fêtes magnifiques lui furent données, accompagnées de transports de joie inimaginables. 12 Hélas ! C’est ainsi qu’en 1816, débarqua et fut accueillie dans la même ville, comme à Aix et sur tout son passage jusqu’à Paris, l’infortunée duchesse de Berri, dont l’époux, plus malheureux encore, devait tomber, comme Henri IV, sous le poignard d’un assassin… Après quelque séjour à Marseille, la reine se mit en route et partit, le 16 du même mois, pour Aix, où l’attendaient de nouvelles fêtes et de nouvelles acclamations. Le mauvais état des chemins ne lui permit d’arriver que bien avant dans la nuit et elle vint descendre à la maison prieuriale de Saint-Jean, où elle coucha, ainsi que le connétable Henri de Montmorency et le chancelier de France, Pompone de Bellièvre, que le roi avait envoyés pour la recevoir.

La partie de cette ligne occidentale comprise entre la rue du Bœuf et la place des Carmélites, formait la majeure portion du faubourg Saint-Jean lorsqu’on fit le dessein d’enfermer celui-ci dans la ville en 1615. C’est là que demeuraient, à cette époque, notamment les Saurat, les d’Yse et les Maurel ou Morel qui, avons-nous dit plus haut, avaient fait construire à leurs dépens, le pont en pierre en dehors de l’ancienne porte Saint-Jean, qu’on appela de leur nom le Pont-Moreau.
Cette famille descendait d’un Pierre Maurel, médecin de Charles III d’Anjou, dernier comte de Provence de sa race, à qui ce prince légua ses livres de médecine par son testament du 10 décembre 1481, veille de sa mort. Les descendants de ce Pierre, ayant acquis des biens considérables dans le commerce et fait de très bonnes alliances, s’étaient divisés, vers le milieu du XVIIe siècle, en plusieurs branches toutes éteintes depuis lors et dont les principales avaient possédé huit ou dix terres nobles telles que Pontevès, Sainte-Catherine, Volonne, le Chaffaud, Mons, Valbonnette, Calissane et autres. Ces diverses branches avaient fourni un grand nombre de magistrats aux cours souveraines du pays, et celle qui était connue plus particulièrement sous le nom de Maurel ou Morel-Villeneuve de Mons, avait conservé, jusqu’après le milieu du XVIIIe siècle, la maison dont nous parlons, dans laquelle avaient vu le jour trois évêques distingués par leur mérite et leur piété :
Joseph de Maurel du Chaffaud, né le 17 octobre 1658; d’abord chanoine de Saint-Sauveur et conseiller-clerc au parlement, puis nommé évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux en 1715, sacré le 26 août à Saint-Saveur, en présence du parlement qui assista en corps à cette cérémonie. Ce prélat mourut à Aix, le 17 mars 1717, d’une maladie pour laquelle on lui avait ordonné de venir respirer l’air natal et qu’il avait contractée dans une mission générale qu’il donnait dans son diocèse pour le salut des fidèles confiés à ses soins.
Joseph-Rolin de Morel de Mons petit-neveu du précédent, né le 20 avril 1715, nommé, le 16 septembre 1738, à l’évêché de Viviers, lorsque François-Raynaud de Villeneufve, 13 son parent, fut transféré de ce siége à celui de Montpellier. Il était alors à peine âgé de vingt-quatre ans, ce qui prouve qu’il dut sa nomination autant à ses vertus personnelles qu’au souvenir de celles de son grand-oncle. Ses infirmités l’ayant contraint de se démettre de son évêché en 1778, il se retira à Avignon où il mourut en 1783.
Etienne-Martin-Balthazar-Parfait-André de Morel de Mons, neveu du précédent, né le 18 avril 1755, était chanoine de Saint-Sauveur avant la révolution et fut désigné comme évêque de Troyes à l’époque du Concordat conclu avec le Saint-Siége en 1802 ; puis nommé, en 1804, à l’évêché de Digne qu’il refusa. Nommé peu après évêque de Mende, il fut sacré le 21 avril 1805, et transféré de là à l’archevêché d’Avignon en 1821. Le roi Charles X le créa pair de France, mais il jouit peu de temps de cette faveur, étant mort à Avignon le 6 octobre 1830, de la douleur que lui causa la nouvelle révolution qui avait éclaté au mois de juillet précédent. C’était un homme de beaucoup d’esprit et d’un caractère très enjoué. Nous avons dit ailleurs 14 que son frère aîné, ancien avocat-général au parlement, et lui, furent les derniers mâles de cette famille.
Leur père étant allé habiter l’hôtel que sa femme possédait sur le Cours, vendit cette maison, située dans la rue d’Italie, à Joachim-Félix Pin, dernier trésorier-général des Etats de Provence qui, après l’avoir habitée honorablement pendant longues années, y est mort en 1805, et dont les descendants l’occupent encore. 15
Antoine d’Yse, procureur au siége d’Aix, habitait, dans le faubourg Saint-Jean durant les troubles de la Ligue, l’une des maisons qui suivent celle des Maurel en avançant vers la place des Carmélites. Il écrivit des mémoires fort curieux, dit-on, sur ce qui s’était passé de son temps à Aix ; mais ces mémoires, demeurés manuscrits, ont disparu, à l’exception de quelques fragments que Pierre Louvet a insérés dans son Histoire des troubles de Provence. Quoique le mauvais état de sa fortune l’eût contraint d’exercer un office de procureur, 16 il n’en appartenait pas moins à une très noble et très ancienne famille, qui possédait les terres de Monaco et de la Turbie dès le XIIIe siècle. Elle passa, à cette époque, à Naples, à la suite de Charles 1er d’Anjou, comte de Provence, qui allait faire la conquête de ce royaume, et elle revint ensuite à Marseille où elle tenait un rang honorable sous le roi René. Au commencement du XVIe siècle, deux frères, Thomas et Alonce d’Yse, firent deux branches. Celle de Thomas vint dès lors s’établir à Aix, où elle fut ensuite rétablie dans sa noblesse 17 et où elle s’est éteinte environ deux cent cinquante ans plus tard, en 1778 ; et celle d’Alonce alla s’établir en Dauphiné où elle a possédé diverses seigneuries telles que celles de Vaumeil, de Rosans, de Saléon et autres. Elle a fourni aussi plusieurs conseillers au parlement de Grenoble, un archevêque de Vienne et autres personnages de distinction. Nous ignorons si cette branche est éteinte, mais nous savons qu’il existait à Malte, lors de la prise de cette île par Bonaparte en 1798, un vieux chevalier d’Yse de Rosans, Dauphinois, qui, lorsqu’on lui demandait son avis sur les affaires du temps et sur l’issue qu’elles devaient avoir, avait coutume de répondre avec assez de bon sens : – Eh! Messieurs ; nous n’avons pas su prévoir hier ce qui est arrivé aujourd’hui ; comment voulez-vous dire ce qui arrivera demain ou plus tard ?

La rue d’Italie est terminée, d’un côté, par la porte de la ville dite de Saint-Jean, et de l’autre par la place des Carmélites. Nous ajouterons ici quelques mots à ce que nous avons dit plus haut en parlant de cette place. Au mois de novembre 1685, l’assemblée générale des communautés de la province tenue à Lambesc, délibéra de demander au roi la permission d’ériger dans la ville d’Aix, capitale de la Provence, une statue équestre et en marbre de Sa Majesté, au lieu et de la manière qu’il plairait au monarque lui-même de l’ordonner, comme un témoignage de l’amour de ses peuples pour sa personne. Louis XIV ayant agréé cet hommage, les consuls et assesseur d’Aix, en qualité de procureurs du pays, appelèrent auprès d’eux, au mois de janvier suivant, deux célèbres artistes : Pierre Puget, de Marseille, et Pierre Mignard, d’Avignon, auxquels ils demandèrent leur avis et des plans pour l’érection de ce monument. Ceux-ci indiquèrent le Cours comme le lieu le plus propre, et leur projet fut envoyé à Paris pour être soumis à Jules-Hardouin Mansart, architecte et surintendant des bâtiments du roi, qui y fit quelques changements, notamment celui de placer la statue non point au lieu où se voit aujourd’hui celle du bon roi René où existait déjà une fontaine, mais sur la place même des Carmélites, qu’on aurait à peu près doublée d’étendue en abattant l’île de maisons où est situé l’hôtel du Poët et qui fait face à une partie des allées du Cours. Ce plan, plus grandiose que l’autre, fut adopté par l’assemblée des communautés au mois de novembre 1686, qui ajouta à sa première délibération que la statue équestre du roi au lieu d’être faite en marbre serait coulée en bronze. L’exécution en fut confiée l’année suivante, conformément aux intentions du roi et moyennant le prix de 90,000 livres, à l’habile sculpteur hollandais, Vander Bogaert, dit Desjardins, qui venait d’ajouter à sa réputation par le monument de la place des Victoires à Paris, érigé aux dépens du maréchal de La Feuillade. L’ouvrage devait être terminé dans trois ans ; mais les charges qui pesaient sur la province augmentant successivement, le roi consentit lui-même à en renvoyer l’exécution à un temps meilleur et il n’en coûta au pays que 27,250 livres payées à Desjardins, pour les premiers travaux et les avances qu’il avait faits.
C’étaient les Adhémar de Monteil de Grignan qui avaient proposé cette dépense, plus jaloux de faire leur cour au roi que des intérêts de la caisse du pays. L’un était lieutenant de roi en Provence, un autre archevêque d’Arles, et un troisième coadjuteur de celui-ci. Ils étaient tout puissants et avaient en vue d’augmenter encore leur crédit à la Cour. Heureusement le monarque tint peu, à ce qu’il parait, à cette flagornerie d’une province qu’il écrasait bien assez par ses demandes de dons gratuits, d’entretien de troupes, etc. Peut-être aussi fut-il informé de l’état d’épuisement où les finances de la Provence se trouvaient à cette époque. Dans ce dernier cas, il est à regretter de ne pas connaître le nom du citoyen vertueux qui ne craignit pas de lui dire la vérité.

1 Paris, 1764, 1 vol. in-12, auquel le marquis de Cambis-Velleron, d’ Avignon, a fait des additions très importantes concernant l’histoire de Provence pendant le XVIe siècle, Paris, 1767, autre vol. in-12. Retour

2 Voyez les Mémoires manuscrits de Maurillan, déjà cités dans notre 1er vol., pag. 504, note 1. Retour

3 Registre des Lettres-Royaux, de 1583 à 1587, fol. 22 et suiv. Retour

4 Le grand- prieur était frère naturel du roi qui ne lui donnait que le titre de cousin, eu égard à sa qualité de gouverneur de Provence. Retour

5 Voyez notre 1er vol., pag. 212. Retour

6 Registre intitulé: Vita de Naberat, manuscrit in-fol. de 169 feuillets, en notre pouvoir, en entier de la main de ce prieur, et par lui clôturé et signé, à Aix, le 19 novembre 1619 ; fol. 111, 113, 119, etc. Retour

7 Dans le Dictionnaire des individus envoyés à la mort judiciairement, pendant la révolution, par L. Prudhomme, Paris, an IV, tom . II, pag..365, on lit que Roux (Jean-François-Xavier), âgé de cinquante-trois ans, prêtre réfractaire, condamné à mort, le 26 frimaire an II, par la commission révolutionnaire de Lyon, était natif de Duerne, près d’Yzeron (dans le Lyonnais). C’est une erreur. Mais à qui l’attribuer ? à Prudhomme ou à la commission révolutionnaire ? On sait que ces tribunaux attachaient peu d’importance aux menus détails de leurs jugements. Leur grande affaire était de condamner et de condamner promptement le plus d’individus qu’ils pouvaient. La date du 26 frimaire est également erronée, puisque la lettre écrite par le Père Régis après son arrêt de mort porte la date du 25. Retour

8 Jean-Joseph Roux, né en 1737, a publié des observations polémiques sur le premier des opuscules de M. Dubreuil, etc., intitulé : Observations sur quelques coutumes et usages de Provence, recueillis par Jean de Bomy. -Aix, Mouret, 1817, in-4° de plus de 600 pages. Retour

9 Hist. gén. de Provence, tom. IV, pag. 539 et suiv. ;-H. Bouche, Histoire de Provence, tom. II, pag. 971; – de Haitze, Hist. d’Aix, msste, livre XIX, § 41 ; etc. Retour

10 Procès-verbal des commissaires du parlement, en original en notre pouvoir. Retour

11 M. Pellegrin, ancien avoué, à qui elle appartient aujourd’hui, nous a témoigné plusieurs fois son regret d’avoir fait détruire les sculptures qui en ornaient la porte d’entrée, pour la refaire à la moderne. Ces sculptures portaient en effet le cachet de l’architecture de la première moitié du XVIe siècle. Retour

12 On lit dans le journal manuscrit de Foulque Sobolis, procureur au siège d’Aix, le passage suivant :  » Le dimanche 29 octobre (1600) matin, environ une heure après minuit, le grand logis de M. des Pennes, qui était au chemin allant à Marseille est tout tombé hormis les murailles-maîtresses, et a tué gens et bestes, environ vingt-cinq ou trente, tant gens de qualité que muletiers, et n’est échappé que Maurel, sergent, fort blessé ; Olivier, mort et autres. La cause est advenue par le moyen de la tempeste et foudre qu’est tombée du ciel audit logis. Lesdits gens allaient à Marseille à la venue de la reyne.  » On couchait alors en route, lorsqu’on allait d’Aix à Marseille. Dans le dernier siècle, on dînait à mi-chemin, et l’on arrivait le soir. Maintenant on va en deux ou trois heures de temps. Bientôt on ira en quelques minutes, grâce aux chemins de fer et à la vapeur. Retour

13 Voyez notre 1er vol., pag. 262. Retour

14 Voyez ci-dessus, pag. 178. Retour

15 Parmi les fils de feu M. Joachim-Félix Pin, nous comptions deux de nos meilleurs amis que nous eûmes le malheur de perdre en la même année 1843 à peu de mois d’intervalle l’un de l’autre : Joachim-Xavier-Blaise, dernier conseiller reçu à la cour des comptes de Provence, avant la révolution, et Bruno-Félix-Jacques. Nous parlerons plus bas de leur sœur morte en 1829, étant prieure du monastère royal du Temple à Paris. Retour

16 Les procureurs étaient, avant la révolution, ce qu’on nomme aujourd’hui les avoués. – En face de cette ancienne maison des d’Yse, est né, deux cents ans plus tard, à la fin d’octobre 1783, l’un des plus étonnants funambules qui aient paru en France et même en Europe, dans les vingt premières années de ce siècle : Gabriel Ravel dit l’incomparable, auquel les célèbres danseurs de Paris, Vestris et Duport, adjugèrent le prix, vers 1806, sur Forioso qui passait alors pour le premier talent en ce genre. Retour

17 Nous possédons dans nos recueils l’original sur parchemin des lettres-patentes de relief de noblesse, accordées, le 21 janvier 1676, en faveur de Marc-Antoine d’Yse, enregistrées aux archives du roi, à Aix, suivant l’arrêt de la cour des comptes du 30 juin 1677. Retour