Les Rues d’Aix – Cours Saint-Louis


Les Rues d’Aix
ou recherches historiques sur l’ancienne capitale de Provence
par Roux-Alpheran en 2 tomes 1848 et 1851
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COURS SAINT-LOUIS

E cours Saint-Louis, dont le projet fut fait en 1661, ne date cependant que de 1666. Les ormeaux et les trembles qui y furent plantés à cette époque, avaient donc cent soixante-seize ans d’existence lorsqu’ils furent abattus pour cause de vétusté en 1859, et remplacés par des platanes. C’est de là que part le chemin allant d’Aix à Saint-Marc, Vauvenargues, Rians, etc., lequel commençait, plus anciennement, à la place des Prêcheurs, et longeait la petite rue dite encore aujourd’hui du Chemin-de-Vauvenargues. 1
Deux édifices considérables existaient déjà sur la ligne méridionale de ce chemin, et la bordent encore actuellement, non loin de la porte Saint-Louis : l’hôpital de la Charité et le couvent des pères Recollets. Après de longues oppositions de la part des religieux Observantins et Capucins, les Recollets furent enfin reçus dans Aix en 1621, et Louis XIII voulut se déclarer le fondateur de leur établissement qui a subsisté jusqu’à la révolution. Leur église faisait face à la porte Saint- Louis et terminait le cours ou la promenade de ce nom. Elle n’avait rien de remarquable, si ce n’est un beau tableau représentant la sainte Vierge entourée d’anges, ouvrage de Chasse, peintre de Marseille, qui vivait au commencement du XVIIe siècle, et qui excellait dans l’art de colorier ses peintures. Celle-ci était un don du maréchal de Vitry ( Nicolas de l’Hôpital), gouverneur de Provence, qui avait fait bâtir l’église des Recollets à ses dépens. Ses armes se voyaient sur la façade et aux vitraux de cette église. Les l’Enfant y avaient leur sépulture. Ceux-ci avaient figuré dans Aix pendant les deux derniers siècles, par leur amour pour les arts et leur somptueuse protection envers les artistes, bien plus que par les charges honorables qu’ils avaient occupées, soit comme magistrats soit en qualité de commissaires provinciaux des guerres en Provence et d’intendants de la garnison française à Monaco, pendant plusieurs générations. 2
Le R. P. Chrysostôme Julien, religieux de cette maison, né à Aix vers 1695, mort au mois de novembre 1757, à Montpellier où il était aumônier du roi à la citadelle, s’était fait une réputation dans la chaire évangélique. Il avait prêché avec succès tant à Versailles qu’à Paris, aux Quinze-Vingts et à Notre-Dame, enfin devant Louis XV, en 1737. C’est lui qui prononça, en 1750, dans l’église métropolitaine d’Aix, l’oraison funèbre du maréchal de Brancas, lieutenant du roi en Provence, laquelle mérita les honneurs de l’impression. 3
L’hôpital de la Charité, fondé en 1641 par les habitants d’Aix, tire son nom de la charité que ceux-ci témoignèrent hautement par les dons qu’ils firent à cette occasion. Il fut destiné aux vieillards et aux enfants de l’un et de l’autre sexe qui ne trouvaient pas dans leur famille des ressources suffisantes pour subvenir à leur nourriture et leur entretien.
Des legs très considérables furent faits par la suite à cet établissement, et parmi les principaux bienfaiteurs nous nommerons plus particulièrement la reine de France, Anne d’Autriche, mère et régente de Louis XIV, et Antoine de Trest. Ce dernier était un conseiller au parlement qui, mourant sans enfants, en 1702, à l’âge de quarante-sept ans, laissa à la Charité une succession d’environ quatre cent mille livres, qui vaudrait aujourd’hui plus du double de cette somme.
Vers le même temps, vivait à la Charité une pauvre fille née à Aix de parents honnêtes, mais que leur peu de fortune et le grand nombre de leurs enfants obligèrent de confier cette fille à la maison hospitalière dont nous parlons. Catherine Tempier, plus connue sous le nom d’Argentine qui était celui de sa mère, vit le jour le 2 août 1676, et entra à la Charité en 1684.
Le démon ne tarda pas à s’emparer d’elle, et pendant tout le temps qu’elle vécut dans cet hôpital, il ne cessa de la tourmenter de toutes les manières, espérant de la forcer à s’éloigner du chemin de la vertu. Tantôt il la saisissait par les cheveux et la transportait par l’air, soit au Jeu de Mail, soit au ruisseau de la Torse, au quartier de Barrêt, lui infligeant, dans la traversée, des coups de fouet qui la mettaient tout en sang ; tantôt il lui enfonçait dans les mamelles ou dans d’autres parties de son corps, des fers pointus et brûlants qui lui faisaient souffrir d’incroyables douleurs. D’autres fois le démon lui enlevait ses livres de prières, et elle voyait très distinctement le lieu où il les cachait et où elle les retrouvait sans peine lorsque son persécuteur avait disparu. Celui-ci se présentait souvent à elle dans des postures infâmes, ou offrait à ses regards des objets licencieux capables d’ébranler la vertu la mieux affermie. La sainte fille ne put supporter longtemps une pareille obsession qui ne gisait peut-être que dans son imagination, il est permis de le croire, et mourut dans les sentiments de la plus austère piété, le 7 février 1709. Elle fut enterrée le surlendemain dans la chapelle de la Charité, au-dessous de la chaire à prêcher. 4
Les magnifiques bâtiments de l’hôpital de la Charité, bâtis, dit-on, sur les dessins du maréchal de Vauban, furent convertis en dépôt de mendicité pour le département des Bouches-du-Rhône, par décret impérial du 25 janvier 1810. Quatre cents mendiants de l’un ou de l’autre sexe devaient y être reçus ; mais cet établissement n’atteignit jamais son but qui était d’éteindre la mendicité dans notre pays. Aussi ne dura-t-il que peu d’années, et sous la restauration, les Pères de la Foi y créèrent un petit séminaire qui compta bientôt un grand nombre d’élèves. Ces pères ayant été disgrâciés en 1828, comme professant les principes des jésuites expulsés de France depuis 1763, ou plutôt comme étant eux-mêmes des jésuites déguisés (voyez donc le grand mal !), les bâtiments qu’ils occupaient furent transformés en caserne. Enfin une loi rendue le 15 juin 1843, les a affectés à l’établissement d’une Ecole d’Arts et Métiers qui, depuis lors, est en pleine activité.
L’église des Recollets ayant été abattue pendant la révolution, les Dames Hospitalières de Saint-Thomas de Villeneuve, en acquirent l’emplacement ainsi que l’ancien couvent de ces religieux; elles en ont rebâti l’église et y ont établi leur noviciat en 1822. On connaît tout le bien que ces dames opèrent depuis 1802 dans l’hôpital Saint-Jacques, dont elles soignent les malades avec la plus admirable vertu.
Derrière leur enclos et près du ruisseau de la Torse, est un autre enclos encore appelé aujourd’hui de Remusat, du nom d’une ancienne famille bourgeoise qui l’avait possédé et qui est éteinte depuis la fin du XVIIe siècle. Cette famille n’avait que le nom de commun avec bien d’autres connues en Provence, et à la différence de celles-ci, elle portait dans ses armes une fleur de lys d’or fichée sur un monticule d’argent en champ de gueules. C’était sans doute en vertu d’une concession de quelque comte de Provence de l’une ou de l’autre maison d’Anjou ; mais nous n’avons pu découvrir à quelle époque ni dans quelle circonstance elle lui avait été accordée. 5
Le couvent des religieuses Capucines, bâti en 1831, est situé en face de celui des dames de Saint-Thomas, sur la ligne opposée du chemin allant à Saint-Marc et à Vauvenargues. Ce n’est pas là le premier établissement de ces religieuses dans Aix. Dès 1824, elles avaient habité quelques maisons particulières dans la ville, notamment l’ancien hôtel de Châteaurenard dans la rue de la Grande-horloge, appartenant alors à M. Magnan de la Roquette.
En retournant vers la ville, on a à sa droite le beau jardin de Calissanne où M. Michel, jardinier fleuriste et pépiniériste, cultive et multiplie une immense quantité de plantes rares, de fleurs et d’arbustes, et le vaste pré dit de Beaufort. Ce nom lui vient de ce qu’il avait appartenu aux Beaufort, éteints comme les Remusat vers la fin du XVIIe siècle. Le cardinal Grimaldi, archevêque d’Aix, 6 avait fait l’acquisition du pré de Beaufort, et l’avait affecté à une portion de la dotation de son grand séminaire, auquel il appartenait encore au moment de la révolution. En 1668, quelques particuliers avaient eu l’idée d’y faire construire des maisons qui, dans la suite, eussent donné naissance à un nouveau faubourg; mais le conseil de ville s’était opposé à ce projet pour ne pas gêner la charmante et unique vue qu’ait une de nos plus belles promenades.
La partie du boulevard Saint-Louis, qui s’étend depuis la porte de ce nom jusqu’au cours de la Trinité, date de 1789 ou 90, époque du dernier agrandissement de la ville. Cette belle promenade occupe presque en entier le sol de l’ancien jardin des plantes qu’avait créé le savant médecin Darluc. 7 Cet illustre successeur de Tournefort et de Garidel, était né à Grimaud, près de Fréjus, en 1717. Après avoir visité utilement l’Italie, l’Autriche et l’Espagne, il vint étudier l’anatomie à Aix, sous Lieutaud, qui fut depuis premier médecin de Louis XVI, 8 et retourna ensuite à Barcelonne d’où il passa à Paris pour étudier la chimie. Revenu en Provence vers 1760, M. de Monclar, procureur-général, voulant attirer et fixer à Aix un sujet aussi distingué, sollicita et obtint pour lui, à son insu, un brevet de survivance à la chaire de professeur de botanique en l’université de cette ville, où Darluc ne tarda pas à s’établir. C’est alors qu’il y fonda le jardin des plantes dont nous parlons et qu’il y réunit les espèces les plus curieuses et les plus rares qu’il faisait venir des quatre parties du monde. A sa mort, arrivée à Aix le 19 octobre 1783, ce jardin fut presque abandonné et fut entièrement détruit peu d’années après, comme nous l’avons dit plus haut. Darluc est auteur d’une Histoire naturelle de la Provence, en trois vol. in-8°, imprimés à Avignon en 1782, 1784 et 1786, qui contiennent ce qu’il y a de plus remarquable dans les trois règnes de la nature et qui sont un monument durable de son savoir.
L’autre partie du boulevard Saint-Louis, qui va se terminer à la porte de la Plate-Forme, est située sur une éminence qu’on appelait au XIVe siècle lou galet cantant. Sur la ligne orientale de ce boulevard se trouvent le petit séminaire, dans le local qu’occupait avant la révolution une belle manufacture de soie, et l’entrée du Jeu de Mail que le capitaine Louis Brun, fit construire à ses frais en 1611, avec l’autorisation du conseil de ville. Cet établissement a constamment été très fréquenté depuis lors, et l’exercice du mail parait être l’un des plus attrayants pour les habitants d’Aix. Lors de la peste de 1720 et 1721, des huttes ou cabanes en bois furent dressées au Jeu de Mail, principalement dans la partie qu’on nomme la Chicane, où furent soignés un bon nombre de pestiférés.
Le pâté de maisons qui se trouve à la suite de cette partie du Jeu de Mail, en face de la porte de la Plate-Forme, est bâti sur les ruines du premier couvent que les religieuses de Sainte-Claire habitèrent avant leur translation dans la ville, 9 et un peu au-dessous de ces bâtisses s’ouvre le petit chemin qui conduit à la Torse et au Tholonet. C’est là que se passa l’affreuse tragédie dont nous avons rendu compte dans les commencements de ce volume. 10

1 Voyez ci-dessus, pag. 18. Retour

2 Le dernier prévôt de l’ancien chapitre de Saint-Sauveur, mort en 1795, a été le dernier mâle de cette famille. Voyez notre 1er vol., pag. 254. Retour

3 Voyez le Dictionnaire des hommes illustres de Provence, par Achard, tom. 1er, pag. 426, et le cahier des délibérations de l’Assemblée des Communes de Provence, 1750, pag. 65. Retour

4 Relation de la vie et mort de Catherine Tempier, dite Argentine, fille orpheline de l’hôpital général de la Charité de la ville d’Aix en Provence, écrite par messire Honoré Philip, prêtre, curé dudit hôpital, qui a confessé cette fille durant dix-neuf années ; manuscrit, dont nous possédons une copie en un vol., petit in-4°, de 384 pages, accompagné du portrait d’Argentine, peint à l’huile sur cuivre, de la même dimension. On nous a assuré que le manuscrit original de l’abbé Philip est au pouvoir de la famille Tempier, qui subsiste encore à Aix. Retour

5 Voyez notre 1er vol., pag. 443, not. 4, n°2, sur les Jusbert qui portaient aussi trois fleurs de lys dans leurs armes. Retour

6 Voyez dans notre 1er vol. pag. 337, not. 1re, un mot assez piquant de ce prélat à son intendant nommé Bonnet. En voici un autre qui n’est pas moins plaisant. Un de ses grands vicaires fut atteint d’une insomnie qui résistait à tous les remèdes.  » Essayez du P. N……, lui dit le cardinal ; je me souviens que lorsqu’il prêchait, je dormais.  » Retour

7 Michel Darluc. Voyez son article dans le Dictionnaire des hommes illustres de Provence, par Achard, tom. 1er, pag. 219. Il est surprenant que la Biographie universelle de Michaud, ne fasse aucune mention de lui, elle qui parle de tant d’autres personnages moins distingués. Retour

8 Voyez ci-dessus, pag. 285. Retour

9 Voyez notre 1er vol., pag. 147. Retour

10 Voyez ci-dessus, pag. 38 et suiv. Retour