Les Rues d’Aix – Place des Fontêtes


Les Rues d’Aix
ou recherches historiques sur l’ancienne capitale de Provence
par Roux-Alpheran en 2 tomes 1848 et 1851
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PLACE DES FONTETES

L y avoat anciennement à la place où « est à présent le puits de ce nom, de petites sources ou fontaines qui y rejaillissoient naturellement et en grande abondance, dans lesquelles on descendait par des degrés ; et depuis, le pavé ayant été élevé plus haut pour la commodité publique et l’ornement du quartier, on y a fait et laissé le puits qu’on y voit à présent presque à rèz de terre, qui a retenu le nom de ces sources et petites fontaines.  »
C’est ainsi qu’il est dit dans un registre de l’Hôtel-de-Ville, 1 écrit en 1676, et de Haitze nous apprend que de son temps ce puits existait encore.. 2 Il n’y a plus maintenant ni puits ni fontaine : tout a disparu.
Sur cette place logeait Foulques Sobolis, procureur au siège d’Aix, qui nous a laissé un journal extrêmement curieux de ce qui s ‘est passé de son temps en cette ville, c’est-à-dire depuis l’année 1562 jusqu’à la fin du mois de septembre 1607. 3 Véritablement les premières pages de ce journal sont peu détaillées et ne peuvent être considérées que comme une introduction à ce qui va suivre ; mais la narration devient plus intéressante à l’époque où la reine Catherine de Médicis vint en Provence en 1579 pour appaiser les divisions qui s’étaient établies entre les Razats et les Carcistes. La peste qui survint l’année suivante y est encore assez longuement racontée.  » J’ai vu, dit Sobolis, le fils coudre sa mère, les pères et les mères aller ensevelir ses enfants aux cimetières, pour éviter que les portefaix autrement ferrats ne vinssent à leurs maisons ; et à moi m’étant décédé deux filles, l’une nommée Françoise et l’autre Suzanne, leur fis une caisse à chacune et les mandis ensevelir au cimetière des Frères-Mineurs, par congé du père gardien : chose pitoyable à voir.
Lesdits portefaix sive fèrrats conduisoient d’ordinaire cinq ânes et aucunes fois onze qui chargeoient les morts et faisoient quatre ou cinq voyages le jour dans la ville et les alloient mettre en sépulture au cimetière Saint-Laurent, au-dessus de Notre-Dame-de-la-Seds. ….. et si avoit jour que décédoient quarante ou soixante personnes et si mal alloit par la ville, encore plus mal alloit par les bastides tant de Puiricard que autres…. lesquels cuidoient estre bien sûrs et décédoient de jour en jour,…. Bref, soit dans la ville qu’à l’environ et bastides alloit si mal que je ne l’ose décrire, et au mois de novembre alla encore plus mal qu’au mois d’octobre et estoient maladies inconnues. Dans la ville ne se trouvoient aucuns meuniers qui voulussent moudre, ni boulangers qui voulussent faire pain et ne se trouvoient secours pour les pauvres qu’estoient enserrés. 4  »
Au mois de décembre, Sobolis se retira avec sa famille à la bastide de Thonelle, le jardinier, assise au Sengle, terroir de Rousset, et il ne rentra dans la ville que lorsque la contagion eut cessé. Dès son retour, il donna plus d’extension à son journal, et soit que les événements devinssent plus fréquents, soit que l’habitude d’écrire ce qui se passait fut devenue un besoin chez lui, il nota, jusqu à la fin de sa vie et pour ainsi dite jour par jour, ce qu’il voyait, ce qu’il entendait dire, en un mot tout ce qui lui paraissait digne d’être transmis à ceux qui viendraient après lui. La partie la plus curieuse de ce journal est, sans contredit, celle qui se rapporte au siége d’Aix par le duc d’Epernon, en 1593 et 1594. Sobolis raconte jour par jour les divers accidents et les plus petites particularités de ce siége ; les moindres escarmouches entre les soldats et les habitants de la ville ; il compte les volées de canon tirées du fort St-Eutrope contre celle-ci ou de la ville contre le fort; il fait connaître les négociations entamées ou rompues entre les chefs des deux partis opposés, etc. 5 En un mot, pour les habitants d’Aix, ce journal est aussi intéressant, aussi curieux, que peut l’être celui de l’Etoile pour les amateurs de l’histoire de France en général.

1 Etat général des domaines et censives de la. communauté d’Aix, intitulé au dos : Levadour ancien, in-f° de 362 feuillets, f° 175. Retour

2 Aix ancienne et moderne, chap. XVIII, des Puits publics. Retour

3 L’original de ce journal, demeuré manuscrit, a dû passer à la bibliothèque publique de Carpentras avec les livres de MM. de Mazaugues, auxquels il appartenait, il en existe une copie à la bibliothèque Méjanes, à Aix, une seconde dans celle de M. Rouard, et une troisième dans la nôtre. Retour

4 Le chanoine Pierre Matal a aussi écrit une relation de cette grande peste de 1580, dans les registres du chapitre de Saint-Sauveur. Nous possédons, parmi nos manuscrits, une copie de cette relation. Matal, zélé ligueur, dont nous avons parlé ci-dessus, pag. 26, était chanoine théologal du chapitre d’Aix, et se distingua, pendant cette peste, par son zèle et sa charité envers les pestiférés. Il était natif de Toulouze, près Salins, au diocèse de Besançon, ainsi qu’il est dit dans ses lettres de naturalisation, enregistrées la cour des comptes d’Aix, reg. libra, f° 301, v°. Il avait été premier chapelain du collège royal de Bourgogne, à Paris, et mourut à Aix, au mois de novembre 1600. Il est enterré à Saint-Sauveur. Retour

5 Voyez ci-dessus pag. 330, et dans notre dernier volume l’article St-Eutrope. Retour