Le Palais Comtal


Il doit y avoir plus d’une centaine de sites qui raconte le Palais comtal d’Aix-en-Provence. Alors, l’Aixois va juste se contenter de recopier François Ambroise Thomas Roux-Alpheran dans son ouvrage emblématique « Les Rues D’Aix » en deux tomes, publiés en 1846 et 1848. Voici ce qu’il dit :

Le monument, que nous avons vu détruire dans notre enfance et dont il nous reste de bien faibles souvenirs, était en grande partie l’ouvrage des Romains; mais nos anciens auteurs étaient peu d’accord sur l’époque précise de sa construction. L’opinion la plus probable est que les deux tours appelées , l’une du Trésor, l’autre du Chaperon, dataient du temps de Marius, et que la troisième, dite de l’Horloge, était un mausolée élevé à trois patrons de la colonie, vers le milieu du IIe siècle de l’ère vulgaire. Les trois urnes trouvées dans l’intérieur de cette tour, qu’on voit aujourd’hui à la bibliothèque Méjanes, et la médaille de L. Oelius Verus qui était contenue dans l’urne de porphyre attestent la destination du monument et le temps où il fut construit.

Palais de Comtes de Provence et des Cours souveraines démoli en 1786.

 

Quant aux deux autres tours, évidemment d’une date plus ancienne, elles servaient de défense à la principale porte de la ville de Sextius que Marius voulut protéger contre l’approche des Barbares. Les préteurs romains y firent leur résidence, et l’on y voyait encore, dans ces derniers temps, le cachot où saint Mitre avait été renfermé et qui avait conservé le nom de ce saint martyr.Ces tours échappèrent à la destruction lors des invasions des Lombards et des Sarrasins, et lorsque les comtes catalans vinrent fixer leur résidence à Aix, ils bâtirent autour d’elles un vaste palais qui leur servit de demeure ainsi qu’à leurs successeurs. C’est là que fut célébré, en 1193, le mariage d’Alphonse, second fils d’Alphonse 1er, roi d’Aragon et comte de Provence, avec Garsende de Sabran, petite fille et héritière de Guillaume IV, comte de Forcalquier, mariage qui unit irrévocablement ce comté à la Provence en 1209.

Alphonse II, successeur de son père en 1196, et la comtesse Garsende, sa femme, 1 tinrent à Aix la cour la plus polie qui fut alors en Europe. Protecteur des troubadours et troubadour lui-même, ce prince fit fleurir dans ses États les sciences et les arts, de même que le fit après lui Raymond-Bérenger IV, son fils, dernier comte de sa race. Celui-ci ne laissa à sa mort, arrivée à Aix le 19 août 1245, que quatre filles qu’il avait eues de Béatrix de Savoie, sa femme : Marguerite, épouse de Louis IX (saint), roi de France ; Éléonore, mariée à Henri III, roi d’Angleterre ; Sancie, femme de Richard, comte de Cornouailles et roi des Romains, frère d’Henri III ; et Béatrix qui, après la mort de son père dont elle fut l’héritière, épousa Charles 1er, comte d’Anjou, frère du roi saint Louis, et depuis roi de Naples. Ces quatre reines étaient nées dans le palais d’Aix, et quels regrets n’éprouve-t-on pas à ne pouvoir plus parcourir les chambres qu’elles avaient habitées pendant leurs jeunes ans ! Marguerite surtout fut une héroïne ; elle suivit son royal époux dans sa croisade en Egypte […].

De tous les comtes de Provence successeurs de Charles 1er d’Anjou et de sa femme Béatrix, il n’en est aucun qui ait plus longtemps habité le palais d’Aix que le bon roi René, l’avant-dernier de nos comtes particuliers. Ce prince l’agrandit considérablement du côté du levant et y mourut le 10 juillet 1480, au milieu des larmes de son peuple qui le chérissait comme un père. Sa mémoire est encore en vénération parmi nous, et peut-il en être autrement quand nul souverain ne mérita mieux que lui l’affection de ses sujets!
Ses prédécesseurs avaient établi dans ce même palais le siége de toutes les juridictions de la Provence, telles que celles du Grand Sénéchal, des Maîtres rationaux, du Juge-Mage, du Conseil Eminent, etc.; et plus tard les rois de France y fixèrent aussi la résidence des grands corps de magistrature dont ils dotèrent la ville d’Aix, tels que le Parlement de Provence, la Cour des Comptes, Aides et Finances, le Bureau des Trésoriers-généraux de France et autres tribunaux qui, jusqu’à la révolution, ont assuré son illustration et sa prospérité, sa suprématie sur la province entière, en un mot, tout ce qui pouvait constituer la grandeur et la richesse d’une ville que sa position topographique et le défaut de rivière rendent incapable d’un commerce un peu étendu.

Au mois d’août 1775 un événement malheureux, qu’on soupçonna depuis avoir été prémédité, fut la cause vraie ou apparente de quelques réparations que le parlement ordonna pour consolider diverses parties du palais,  et au mois de mars del’année suivante, cette cour souveraine, ayant réellement ou feignant d’avoir des craintes sur la solidité de l’édifice, délibéra de l’abandonner et de transférer ses séances dans le couvent des dominicains, comme celles de la sénéchaussée au collège Bourbon. La cour des comptes, obligée de suivre cet exemple, se retira alors dans le couvent des grands-carmes, et les trésoriers-généraux de France dans celui des augustins. Cette délibération du parlement fut prise, il faut le dire, quoique personne ne l’ignore, en haine du parlement Maupeou, tenu pendant quelques années par les officiers de la cour des comptes.  Quoi ! Pourrions-nous siéger désormais, dirent ceux du parlement, dans des salles qu’ont occupées des intrus ? Non, sans doute! Que ces salles disparaissent donc et le palais entier avec elles !

Des réclamations se firent entendre, mais rares et impuissantes. – L’édifice menace ruine, dirent les modernes Vandales… – Il faut l’étançonner avec des poutres d’or, répondirent quelques voix patriotes. La démolition n’en fut pas moins résolue et fut terminée en 1786. Le roi Louis XVI ordonna alors la construction d’un nouveau palais sur l’emplacement de l’ancien ; mais les premiers désordres de la révolution firent suspendre les travaux. Ainsi, pendant plus de trente ans, au lieu de ces superbes monuments, antiques témoignages de la grandeur romaine et de la noble origine de la cité, au lieu de ce palais, vénérable séjour de tant de bons souverains amis de leur peuple, nous eûmes des ruines neuves dans le centre même de la ville. Cet aspect dégoûtant disparut sous Louis XVIII, et le palais actuel fut élevé sur les fondations commencées en 1786,  moins beau toutefois que celui qu’on avait projeté. Il est vrai qu’avant la révolution on voulait travailler pour la capitale d’une grande province dont elle réunissait dans son sein l’administration et les tribunaux, la plupart des familles les plus distinguées et des propriétaires les plus riches ; tandis qu’après il ne s’est plus agi que d’une ville réduite à la chétive condition d’un pauvre chef-lieu de sous-préfecture dont la plupart de ses notables habitants ont même disparu.

Tours et constructions romaines enclavées dans le Palais démoli en 1786.

Dussions-nous être traité de blasphémateur ou d’extravagant, nous dirons toute notre pensée à cet égard : une métamorphose aussi prompte, aussi humiliante pour les bons citoyens, nous paraît une punition infligée par la providence à l’ingrate génération qui se montra si peu jalouse de la mémoire de ses ancêtres et qui même la proscrivit. Les tours romaines furent pendant près de deux mille ans comme un talisman protecteur de la ville d’Aix. Des mains profanes ont brisé ce talisman, et les mânes courroucés de ses fondateurs se sont éloignés pour toujours de leur fille aînée dans les Gaules.


Sources et droits des documents de cet article :



• François Ambroise Thomas Roux-Alpheran : "Les Rues d'Aix" en deux tomes - 1846 et 1848 - Aubin éditeur

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